
En 1978, un jeune peintre marocain domicilié au 10 rue de Marignan, dans le 8e arrondissement de Paris, reçoit une invitation que peu d'artistes de sa génération — et encore moins issus de son parcours — auraient jamais reçue : exposer à l'Hôtel de Ville de Paris, aux côtés d'une sélection de jeunes peintres et sculpteurs réunis par Bernadette Chirac, épouse du Maire de Paris et présidente de l'Association pour la promotion des Arts.
La coupure de presse est modeste dans son format. Une photographie en noir et blanc, quelques lignes de texte. Mais pour Mohamed Azouzi — né en 1946 à Casablanca, originaire du Tafilalet, formé à l'École des Beaux-Arts de Casablanca puis à l'Atelier Jean Bertholle à l'École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris — elle marque un seuil. Sa première apparition dans la presse française. Sa première reconnaissance publique dans la ville qui l'avait adopté.
Une toile qui arrête le Musée d'Art Moderne
Ce qu'aucune brève de presse ne pouvait anticiper, c'est ce qui suivit. Le 19 juillet 1978, le Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris acquiert une œuvre de Mohamed Azouzi pour sa collection permanente.
La toile s'intitule Planche coranique — huile sur toile, datée de 1975, numéro d'inventaire AMVP 2117. Elle figure toujours dans les collections du musée.
Regarder Planche coranique, c'est comprendre immédiatement pourquoi cette œuvre ne pouvait pas passer inaperçue. La surface évoque un manuscrit ancien, un fragment de pierre, une tablette coranique usée par le temps et la lumière. Des lettres arabes — libérées de leur stricte fonction linguistique — se déploient sur un fond d'ocres profonds et de bruns dorés avec l'autorité de l'inscription ancienne et la liberté du geste moderne. Une bande étroite à la base, géométrique et dépouillée, ancre la composition comme le bas d'un texte sacré.
Ce n'est pas de la calligraphie décorative. C'est quelque chose de plus exigeant : une tentative de tenir, dans une seule surface picturale, le poids de deux civilisations — la tradition écrite arabe et la tradition picturale occidentale — sans aplatir l'une dans l'autre.
Le plus jeune héritier d'une double filiation
Au moment de cette acquisition, Azouzi avait 29 ans. Il était à Paris depuis quelques années seulement, travaillant dans l'orbite de Jean Bertholle — lui-même formé par Bissière, dont l'influence sur une génération d'abstractionnistes européens fut profonde. Le lien n'est pas fortuit : dans Planche coranique, on peut lire à la fois la tendresse matérielle des surfaces et la rigueur formelle de la tradition géométrique arabe.
Le Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris n'acquérait pas des œuvres à la légère. Qu'il ait choisi un jeune peintre marocain, travaillant à l'intersection de deux traditions que la culture artistique française avait rarement mises en dialogue véritable, témoigne de la qualité singulière de ce qu'Azouzi produisait déjà dans son atelier de la rue de Marignan.
Le début d'un long arc
Cette acquisition de 1978 n'était pas un geste isolé. C'était la note d'ouverture d'une reconnaissance qui allait se déployer sur cinq décennies — à travers les collections de la Bibliothèque Nationale de France, de l'UNESCO, de la Fondation Hassan II et du Musée Mohammed VI d'Art Moderne et Contemporain de Rabat, à travers des expositions à New York, Tokyo et Moscou, et finalement à travers la classification en 2025 d'une de ses œuvres comme Patrimoine National du Royaume du Maroc.
Planche coranique, 1975 - Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris Inventaire AMVP 2117
Huile sur toile. Collection permanente.
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